université
de Bourgogne

Ces mâles, tous des princes…

… ou pas ! La paternité n’est pas une affaire de sensiblerie. Frank Cézilly, écologiste comportemental à l’uB, en est convaincu.

ACTU-Cezilly-2014L’instinct paternel, ça s’explique socialement. Prodiguer des soins à la progéniture est un acte durement réfléchi par le mâle. Environnement écologique, capacité de survie, alimentation abondante participent à se prise de décision.

« Par le jeu des transformations sociétales, le rôle des pères a muté en 150 ans. Du mâle, il est passé à celui du bon père. Ce laps de temps qui parait long est biologiquement trop court pour parler d’une possibilité d’évolution. Il y a 150 ans, les mêmes hommes des mêmes peuples avaient la capacité de changer. Ils ne l’ont pas fait pour des raisons culturelles. »


De Descartes à la découverte de la génétique, en passant par Darwin, la définition de l’instinct a évolué au gré des courants, des penseurs et des découvertes scientifiques. Aujourd’hui encore, il est souvent confondu avec la raison voire l’habitude. Pour Frank Cézilly, l’instinct résulte de régulations biologiques façonnées par le processus de sélection naturelle, mobilisé au moment de la procréation.

La définition de l’instinct par Frank Cézilly :

 

L’instinct paternel, c’est écologique

En règle générale, dans la nature, c’est la femelle qui s’occupe de la progéniture. Les mâles ont bien une prédisposition biologique à la paternité mais y sont surtout poussés par un intérêt écologique. L’investissement dans la survie de la descendance est durement réfléchi. Le père ne va s’impliquer dans les soins parentaux que s’il est sûr de ne pas risquer sa propre vie. On parle de coût physiologique. Protéger, nourrir, couver, élever les petits, autant de tâches que le mâle accomplit à condition de pouvoir se protéger et se nourrir lui-même.
L’espérance de vie des espèces entre également en jeu. Plus la durée de vie moyenne d’un animal est longue, plus il aura de possibilité de se reproduire. Les albatros ne soignent pas leur progéniture s’ils se sentent en dangers dans leur environnement. Ayant une longévité de 50 années, ils ont toute l’opportunité de se reproduire de nouveau. Les mésanges, elles, ne vivent que 2 à 3 ans. L’éventualité d’une nouvelle paternité est plus limitée. Ils ont donc tout intérêt à s’occuper des moineaux afin qu’ils survivent et propagent leur patrimoine génétique.

« L’exemple des hippocampes est intéressant. Chez cette espèce, ce sont les mâles qui portent les embryons. Au cours du temps, il y a eu une évolution surprenante. Les pères ont intégré les œufs dans leur ventre afin de les protéger et de les nourrir. Le mâle hippocampe est alors enceint et la femelle affranchie de tous soins. »

La monogamie, c’est épisodique

D’un point de vue scientifique, la monogamie représente une situation exclusive le temps d’un épisode de reproduction. Cela n’implique pas que les partenaires soient les mêmes à chaque aventure. Il existe plusieurs types de monogamie : sociale, sexuelle, à durées diverses, etc. Les albatros ont tendance à rester ensemble, ils ne se séparent que lorsqu’un des partenaires meurent. Les flamants roses, pas vraiment fidèles, ne restent en couple que le temps de la reproduction. Confrontés à « une crise du logement », lorsque le mâle trouve un nid, il est préférable qu’il y reste de peur de se faire voler la place. Parmi les mammifères, 5% sont monogames. Chez les campagnols des prairies, pour qui le système d’attachement est plutôt rapide, un simple contact de plus de 48h suffit pour forger les liens et rendre le couple monogame à vie.

Le comportement humain, c’est physiologique

« Les gens utilisent la biologie trop souvent comme une excuse à leur comportement. Croire que nos agissements ne peuvent échapper à notre nature est un amoindrissement de la pensée frisant l’obscurantisme », juge le chercheur. Bien que ressemblant, nous ne sommes pas des bonobos. La divergence entre les humains et la lignée de ces singes est de 6 millions d’années. Ce laps de temps suffit pour que la biologie s’adapte à l’environnement. Nos comportements ne s’expliquent pas en comparant nos ressemblances physiologiques mais en analysant les conditions écologiques dans lesquelles nous évoluons. Au Pôle Nord, les animaux ont adopté la couleur blanche pour se camoufler, par divergence écologique et non génétique. L’environnement tient un rôle important dans le développement du comportement. « Nous ne sommes pas des machines gouvernées par des gènes sélectionnés. »

L’évolution familiale, c’est fatidique

L’instinct se développe en fonction des situations économiques et écologiques. Il est évident que la notion de famille évolue dans le temps. Nous sommes des êtres sociaux, nous forgeons nos comportements à partir du retour que l’on a des autres. Pour comprendre la société, il faut accepter ces changements.

L’avis de Frank Cézilly sur l’évolution de la famille :

Frank Cézilly est professeur et chercheur en écologie comportementale à l’uB. Il est auteur de deux livres : Le paradoxe de l’hippocampe (2006) et De mâle en père (2014) aux éditions Buchet Chastel.