université
de Bourgogne

“Apprendre
demain”

Introduction

A quoi ressemblera l’enseignement de demain ? Les salles de classe se seront-elles vidées au profit des MOOC ? Les écoliers attendront-ils toujours fébrilement le résultat de leur dernière interrogation écrite ? Les enseignants auront-ils repris confiance en leur profession ?
Du primaire à l’université, les méthodes d’enseignement se modifient sans cesse pour s’adapter aux évolutions sociétales.

A l’université de Bourgogne, des chercheuses et chercheurs en sciences de l’éducation et de la communication étudient ces évolutions pour mieux comprendre et prédire les tendances.

Interview de
Joëlle Demougeot-Lebel,
responsable Innovation Pédagogique au CIPE (Centre d'Innovation Pédagogique et d'Evaluation) et présidente de l’AIPU (Association Internationale de Pédagogie Universitaire)

Apprendre à enseigner :
le cas des universitaires

Les enseignants-chercheurs constituent un ordre enseignant à part dans le système éducatif français. Formés pour et par la recherche ils n’ont reçu aucune formation en pédagogie. Bien souvent, ils construisent seuls leurs pratiques d’enseignement, en s’appuyant sur leur expérience d’ancien étudiant.

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Joëlle Demougeot-Lebel, responsable Innovation Pédagogique au Centre d'Innovation Pédagogique et d'Evaluation (CIPE) de l’uB, travaille sur cette thématique depuis 12 ans. « Mes activités de recherche consistent à documenter la manière dont un chercheur devient enseignant : que fait-il, pourquoi le fait-il et comment le fait-il ? Aujourd’hui, on en sait encore peu sur ce processus ». Dernièrement, elle a particulièrement travaillé sur conceptions et croyances qui guident ces choix.

Pour ce faire, elle a mené des entretiens semi-directifs auprès de quelques dizaines d’universitaires. Elle a ensuite analysé le fond et la forme de leur témoignage. « Je m’intéresse à ce que pense la personne de sa situation, de son environnement, mais aussi aux mots qu’elle emploie à travers des analyses lexicographique et lexicométrique de son discours ».

Les résultats obtenus permettront notamment d’aider les chercheurs à mieux adapter leurs méthodes pédagogiques à leurs objectifs. « Ce qui leur pose problème, c’est l’absence d’autres savoirs pédagogiques que ceux qu’ils ont vécus étant étudiants » constate Joëlle Demougeot-Lebel. Par exemple, ils ont souvent recours au cours magistral, alors même que celui-ci a montré ses limites. « On sait désormais que les étudiants ont besoin d’être acteurs de leur apprentissage, poursuit la chercheuse. Cela ne signifie pas qu’il faut bannir le CM, mais qu’il faut l’utiliser à bon escient, pour transmettre des savoirs théoriques ». Il s’agit également de leur faire prendre conscience qu’ils peuvent recourir à des modalités d’enseignements autres que les traditionnels cours magistraux, travaux pratiques et travaux dirigés.
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Une formation pédagogique
obligatoire en 2018

Actuellement, l’uB est l’une des rares universités de l’Hexagone à proposer une formation pédagogique à ses nouveaux maîtres de conférences, par le biais du CIPE. Une situation qui devrait prochainement évoluer.

A la suite du décret paru le 10 mai 2017, le gouvernement instaurera dès la rentrée 2018 une formation obligatoire pour les nouveaux maîtres de conférences et une formation optionnelle mais déchargée en heures d’enseignements pour les enseignants-chercheurs volontaires au cours de leurs 5 premières années d’exercice.

Cette formation est développée en collaboration avec l’Association Internationale de Pédagogie Universitaire (AIPU), présidée par Joëlle Demougeot-Lebel. Ses modalités sont actuellement débattues et la chercheuse compte bien défendre ses conclusions. « Il ne faut pas que cette formation soit contrainte et identique à tous les enseignants de toutes les disciplines et dans toutes les universités, alerte-t-elle. Les nouveaux maîtres de conférences n’ont pas tous les mêmes profils et les mêmes besoins. On connaît l’importance d’adapter et de personnaliser les apprentissages à destination des étudiants, on ne peut pas raisonnablement ignorer ces recommandations pour la formation des enseignants-chercheurs ».

Interview de
Thibaud Hulin,
Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication

Demain, tous formés à distance ?

Il y exactement 5 ans était lancé le premier MOOC (Massive Open Online Course) francophone. Depuis, ces formations en ligne ouvertes à tous se sont multipliées. Chacun peut désormais suivre gratuitement des cours dans le domaine de son choix et au rythme qui lui convient.

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Les entreprises ont également pris la mesure des possibilités offertes par ces outils, qui leur permettent de former leurs salariés rapidement avec une grande flexibilité. Toute une économie s’est ainsi construite autour de ce nouveau mode d’enseignement.

L’ampleur du phénomène est telle qu’il ne pouvait laisser indifférent le monde de la recherche. A l’uB, une équipe du laboratoire CIMEOS a conclu un contrat de recherche avec la start up parisienne The MOOC Agency, spécialisée dans la création de MOOC à visée professionnelle. « Grâce à cette collaboration, nous travaillons notamment sur les aspects de design d’expérience. Nous prenons en compte l’environnement de l’internaute et les objectifs qu’il s’est fixés pour que la formation soit aussi satisfaisante que possible » explique Thibaud Hulin, Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication.

Plus largement, ce partenariat vise à comprendre comment ces outils numériques favorisent les apprentissages et dans quelle mesure ils peuvent les pervertir. Dans ce but, le chercheur s’appuie sur des méthodes qui permettent une attention critique des valeurs et des théories qui organisent la pratique et sur le développement de l’esprit critique. L’objectif de ces travaux étant de faciliter la réussite de l’apprenant, mais pas seulement. « On veut qu’il prenne du recul sur ce qu’il apprend afin qu’il acquière des savoirs réellement transposables » précise-t-il.
“Pour apprendre, il faut mettre en relations des idées mais aussi des personnes”
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Esprit critique et adaptabilité

Pour creuser le sujet, le CIMEOS a créé l’axe de recherche « savoirs, cultures et innovation », co-dirigé par Nanta Novello-Paglianti et Thibaud Hulin. « On s’intéresse surtout à la façon dont les innovations viennent modifier l’apprentissage et comment on peut améliorer l’adaptabilité de la personne qui apprend avec ces dispositifs, développe ce dernier.

Elle doit être capable d’appliquer ses connaissances dans un cadre différent, sans dépendre d’une interface. On cherche également à sortir de la logique procédurale actuelle, où les choses se font toujours de la même façon, dans le même ordre, comme des recettes de cuisine. Aujourd’hui, les outils de formation en ligne sont encore très axés sur ce principe, avec des « how to », des démonstrations… »

Toutefois, ces travaux n’ont pas vocation à faire du MOOC une formation universelle. Il s’agit davantage de développer un outil qui enrichira la formation en présentiel et la rendra plus flexible, sans la supplanter. « Pour apprendre, il faut mettre en relation des idées, mais aussi des personnes, rappelle Thibaud Hulin. On n’apprend jamais isolément, les interactions sociales sont essentielles. Je pense que les MOOC vont évoluer vers des formes plus personnalisées mais qu’ils ne remplaceront jamais les formations classiques ». Qu’on se rassure, les salles de classe ne sont pas près de se vider.

Une collaboration avec “ManagersDeTalents.com”

L’équipe de Thibaud Hulin a également conclu un contrat de recherche avec la start up chalonnaise ManagersDeTalents.com, un réseau collaboratif destiné aux travailleurs indépendants et aux salariés. Le site met plusieurs services à leur disposition : offre de formation, espace de co-working, outil d’aide à la comptabilité, comité d’entreprise… Le tout en modèle freemium.

Un terrain de recherche au premier abord surprenant qui permet de réfléchir à de nouvelles formes d’apprentissage par le numérique. « L'idée est d'élargir la question du transfert des savoirs à la question du transfert des compétences » explique Thibaud Hulin. Les chercheurs s’interrogent sur les relations de complémentarité entre professionnels, en formation continue, en recherche d'emploi ou en évolution de carrière. « Les oppositions classiques école / vie active et travail / formation sont limitées pour comprendre et construire le monde de demain, ajoute-t-il. Créer les conditions pour apprendre, c'est aussi créer de nouvelles dynamiques professionnelles pour lesquelles les outils numériques vont jouer un rôle majeur. »

Interview de Sophie Morlaix,
enseignant-chercheuse en sciences de l'éducation

Savoir-être et réussite scolaire

Sophie Morlaix, enseignante-chercheuse en sciences de l’éducation à l’IREDU, s’interroge sur l’impact des compétences non académiques sur le parcours scolaire de l’élève. Parfois appelées « soft skills », elles s’opposent au savoir disciplinaire véhiculés notamment par les programmes scolaires et renvoient aux savoir-être : empathie, respect des règles, curiosité… Découvrez ses travaux.

Interview de
Marielle Le Mener,
chercheuse en sciences de l’éducation

Inégalités sociales à l'école :
la France est mauvaise élève

Quel est le poids du milieu social dans la réussite scolaire en France ? Marielle Le Mener, Denis Meuret et Sophie Morlaix, tous trois chercheurs à l’IREDU, ont décortiqué les données récentes du Programme International de Suivi des Acquis des élèves (PISA) pour déterminer quels facteurs affectaient les performances des jeunes Français.

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« PISA nous permet d’avoir une mesure à la fois de la performance des élèves et de leur environnement social et familial », précise Marielle Le Mener.

« Dans un premier temps, nous nous sommes intéressés à deux mesures : la force du lien entre milieu social et performance et la pente de ce lien » expose la sociologue de l’éducation. Concrètement, plus la force de ce lien est importante, plus il est difficile d’échapper au déterminisme social. Plus ce lien est pentu, plus l’écart de score entre élèves de milieu social différent est élevé. Or, pour la France, ces indicateurs sont à la fois fort et pentu, ce qui témoigne d’un très fort impact de l’origine sociale sur les performances scolaires des élèves. Une situation alarmante qui ne cesse de se dégrader depuis 2003. « Les performances de l’ensemble des élèves français déclinent. Toutefois, celles des jeunes issus de milieux défavorisés ont fortement diminué, quand celles des élèves de milieux favorisés ont peu baissé » note Marielle Le Mener.
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Des établissements ségrégués qui accentuent les inégalités

Partant de ces constats, l’équipe a étudié différents paramètres externes à l’école (statut professionnel des parents, temps de travail des enfants à la maison, ressources éducatives au domicile…) et internes (sentiment d’appartenance à l’établissement, soutien des enseignants, discipline en classe…).

Objectif : comprendre quelles variables se cachent derrière les inégalités sociales. Le résultat est sans appel : « Les possessions culturelles de la famille, les livres notamment, ont une très forte incidence sur les performances, révèle la chercheuse. Il existe donc des inégalités externes que l’école ne parvient pas à compenser. »

Un autre facteur se distingue, interne cette fois-ci : l’effet de pair, soit le fait pour un établissement de concentrer des élèves de milieux favorisés ou défavorisés. « Cette ségrégation à un effet négatif sur les apprentissages. On remarque qu’elle tire vers le bas les élèves de milieux défavorisés » précise-t-elle. Une homogénéité problématique contre laquelle l’Etat lutte depuis quelques années, par le remodelage de la carte scolaire et le développement de l’offre de formation dans les établissements de zones défavorisées. Un projet de mixité sociale dans les collèges est notamment suivi de près par les chercheurs. « Chaque territoire pilote engagé dans cette politique est accompagné par un laboratoire de la région » explique Marielle Le Mener. En Bourgogne-Franche-Comté, c’est le Territoire de Belfort qui s’est lancé dans l’aventure. L’IREDU sera à ses côtés tout au long de l’expérimentation.

Programme International de Suivi des Acquis des élèves

« évalue dans quelle mesure les élèves qui approchent du terme de leur scolarité obligatoire possèdent certaines des connaissances et compétences essentielles pour participer pleinement à la vie de nos sociétés modernes »
Evaluation internationale menée tous les 3 ans depuis 2000

  • 1 questionnaire destiné aux élèves
    avec des questions sur eux-mêmes et leur environnement quotidien (milieu familial, établissement…)
  • un questionnaire destiné aux chefs d’établissement
    avec des questions sur leur système scolaire et l’environnement d’apprentissage dans leur établissement

Interview de
Géraldine Farges
chercheuse en sciences de l'éducation
et sociologie de l'éducation à l’IREDU

Professeur des écoles :
c’était mieux avant ?

Enseignant, le plus beau métier du monde ? Depuis plusieurs années, la profession souffre pourtant d’un déficit de candidats. Comment expliquer ce manque d'attrait ? Une équipe de l’IREDU mène l’enquête auprès de professeurs des écoles.

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« Depuis les années 80, la recherche s’intéresse peu aux enseignants comme groupe social » explique Géraldine Farges, sociologue à l’IREDU. « De plus, les enquêtes d’opinion révèlent que ce métier est dévalorisé. Nous nous sommes donc demandé si le sentiment d’avoir un métier peu valorisé pouvait être mis en lien avec la dégradation des conditions de travail ».

Pour ce faire, l’équipe a rencontré une quarantaine d’enseignants de Bourgogne-Franche-Comté en entretien. En parallèle, elle a réalisé un questionnaire anonyme avec la Direction de l’Evaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP), qu’elle a envoyé à 8000 professeurs des écoles en France métropolitaine. Il s’agissait de les interroger sur leur situation professionnelle, leurs conditions matérielles de travail, leur mode de vie… et, bien sûr, la représentation qu’ils ont de leur métier aujourd’hui. « Nous leur avons posé la question de manière très directe, mais aussi de façon plus détournée », précise Géraldine Farges. « Par exemple, nous leur avons demandé s’ils seraient heureux que leurs enfants fassent le même métier qu’eux. Certains peuvent ne pas oser dire qu’ils sont insatisfaits, parce qu’ils se sentent mieux lotis que d’autres professionnels ou ne veulent simplement pas admettre leur situation ».
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Un sentiment négatif qui s’accroît avec le temps

D’autres entretiens seront réalisés dans les mois à venir mais la collecte des questionnaires est terminée. Les premières analyses exploratoires confirment ce que d’autres études avaient déjà mis en lumière : 80% des enseignants éprouvent le fort sentiment d’avoir une profession dévalorisée avec des conditions de travail dégradées.

Ils sont cependant 50% à répondre qu’ils seraient heureux que leurs enfants embrassent la même carrière. « On peut penser qu’il y a un attachement au statut et aux protections qu’il offre », estime la chercheuse, rappelant qu'il ne s'agit encore que des premiers résultats.

Autre enseignement, les jeunes professeurs sont davantage satisfaits de leur profession que leurs aînés. « Ces derniers ont été témoins de changements importants dans leurs conditions de travail, à travers des réformes successives qui ont alourdi et complexifié leur métier », poursuit Géraldine Farges. « Ce qu’on leur demande aujourd’hui n’a plus rien à voir avec ce qu’on leur demandait lorsqu’ils ont passé le concours ». De plus, la problématique du vieillissement est peu prise en compte, alors même que le quotidien des enseignants en maternelle et primaire est très physique. Enfin, ce métier offre très peu de perspectives de mobilité professionnelle. « Il est difficile de changer de carrière et cela fait cruellement défaut aux enseignants », constate la chercheuse. « Avec le temps s’installe une certaine lassitude qui n’est pas considérée par l’Education nationale ».

Il faudra attendre encore quelques mois pour obtenir les résultats complets de cette étude. En explicitant les difficultés rencontrées par les enseignants, elle permettra peut-être d’engager une réflexion publique sur leurs conditions de travail. Un premier pas pour réconcilier ces professionnels passionnés avec leur métier.

Interview de Jean-François Giret
Directeur de l'IREDU (Institut de Recherche sur l’ÉDUcation)

L’IREDU passe les politiques éducatives à la loupe

Fondé en 1972 par le professeur d’économie Jean-Claude Eicher, l’Institut de Recherche sur l’ÉDUcation (IREDU) place l’économie et la sociologie de l’éducation au cœur de ses questionnements.
S’appuyant sur des enquêtes statistiques à grande échelle, telles que les évaluations PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves), ses travaux s’organisent autour de deux grands axes : l’efficacité et l’équité de l’école.

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“Comprendre comment l'école peut être à la fois efficace et juste”
« L’idée centrale du projet de l’IREDU depuis sa création est de comprendre comment l’école peut être à la fois efficace et juste, résume Jean-François Giret, directeur de l’institut et professeur en sciences de l’éducation. C’est l’évaluation des politiques éducatives au prisme de ces deux aspects qui fait notre spécificité ». Le laboratoire distingue notamment efficacité interne, relative aux systèmes éducatifs, et efficacité externe, soit la qualité des liens entre l’école et le monde professionnel. « Ces deux approches nous semblent essentielles. S’il est important que les élèves réussissent en classe, il l’est tout autant que leurs diplômes soient valorisés sur le marché du travail » précise-t-il.
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Une expertise reconnue nationalement

Le laboratoire s’attache également à diffuser ses connaissances à l’international. Il a créé, il y a quelques années, deux parcours de masters à distance : un parcours recherche en sciences de l’éducation et un parcours pilotage et évaluation des systèmes éducatifs. « Nous avons formé un ministre de l’éducation et de nombreux cadres et hauts-fonctionnaires de ministères de l’éducation dans différents pays » énonce Jean-François Giret.

L’institut entretient des relations avec plusieurs pays d’Afrique depuis sa fondation, ainsi qu’avec l’UNESCO, pour la formation des cadres dans le domaine de l’éducation. Plus récemment, il échange avec le Canada, l’Angleterre, la Suisse, les Pays-Bas, le Japon ou la Russie dans le cadre de projets à visée comparative.

En positionnant historiquement ses recherches dans les domaines disciplinaires de la sociologie et de l’économie de l’éducation, puis en s’ouvrant progressivement aux sciences de l’éducation, l’IREDU s’est forgé une place originale en France. Il s’est également acquis une réputation au niveau national lors des débats sur les politiques éducatives. « Nous avons une visibilité forte sur ces sujets et nos travaux sont régulièrement mis en lumière » constate Jean-François Giret. En 2015, l’ouvrage de la chercheuse Sandrine Garcia sur les méthodes d’apprentissage de la lecture a notamment fait grand bruit dans les médias.
Une expertise que le laboratoire met à disposition de la communauté scientifique deux fois par mois par le biais d’une veille documentaire téléchargeable gratuitement sur son site internet. « Nous avons de bons retours, nous savons que cette publication est très appréciée des enseignants-chercheurs francophones en sciences de l’éducation » se réjouit l’enseignant.

Interview de
Sophie Génelot
chercheuse en sciences de l’éducation à l’IREDU

La moyenne générale est-elle vouée à disparaître ?

Faut-il supprimer les notes ? En France, ce débat passionné n’a pas manqué d’intéresser les chercheurs en sciences de l’éducation. « Nous savons que ce mode d’évaluation n’est pas parfait, constate Sophie Genelot, chercheuse en sciences de l’éducation à l’IREDU et enseignante à l’ESPE.

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C’est ce qui nous a menés, il y a 4 ans, à rencontrer des équipes éducatives qui expérimentaient l’évaluation sans notes ». Dans l’académie de Dijon, 2 lycées et 4 collèges, dont le premier à avoir instauré ce mode d’évaluation en 2005, sont sélectionnés. Le groupe de travail, constitué de chercheurs et de formateurs disciplinaires, organise des entretiens collectifs puis met en place plusieurs axes de recherche sur la base des témoignages recueillis.

L’un d’eux s’intéresse tout particulièrement aux effets de ces pratiques sur la motivation des élèves. « Nous avons suivi 5 collèges où les élèves étaient évalués sans notes et 5 collèges où ils étaient notés, décrit Sophie Genelot. Au début et à la fin de l’année scolaire, on leur a fait passer des tests motivationnels sur l’estime de soi, les modalités de comparaison sociale entre les élèves, les stratégies d’auto-handicap… ». L’objectif : voir si ces facteurs dits motivationnels évoluent différemment selon le mode d’évaluation. Le résultat est sans appel : le sentiment d’efficacité personnelle (SEP), et ainsi la confiance en soi, progresse davantage dans les classes sans notes. L’effet est d’autant plus fort sur les élèves pour lesquels ce sentiment était faible en début d’année. « Nous sommes conscients que d’autres facteurs interviennent dans la réussite scolaire mais nous savons que le SEP est lié positivement aux apprentissages » précise la chercheuse.
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Des pratiques délicates à développer

Faut-il en appeler immédiatement à la suppression des notes ? Dans la pratique, ce n’est pas si simple. « Oui, l’évaluation sans notes est plutôt favorable à la motivation, surtout lorsque celle-ci est basse au départ. Mais il ne faut pas se lancer comme ça », avertit Sophie Genelot. « Les équipes que l’on a rencontrées nous ont toutes dit que la mise en place de ce système était très chronophage. De plus, cela nécessite un minimum d’accords collectifs entre les enseignants ».

Les premiers établissements à avoir expérimenté les classes sans notes sont ceux qui accueillent des publics scolaires en difficulté. En effet, cela répond à un besoin des équipes pédagogiques de ne pas décourager ces élèves dès leur entrée au collège. « Or, comme le montre une autre de nos recherches, les enseignants confondent parfois cette pratique avec l’évaluation des compétences » poursuit la chercheuse. « Depuis la réforme du collège en 2016 instaurant le nouveau socle commun de compétences, elle a donc tendance à s’étendre à d’autres établissements où les enseignants ne sont pas tous volontaires ni convaincus ».

Prochaine étape : observer les pratiques évaluatives en tant que telles. « L’évolution des résultats n’est pas la même pour tous les établissements sans notation, ce qui signifie que d’autres pratiques entrent en jeu ». Depuis 2016, son équipe travaille avec le Conseil National d’Evaluation du Système Scolaire (CNESCO). Actuellement, elle étudie 130 heures de vidéo enregistrées par les enseignants eux-mêmes durant leurs activités, dans 13 classes du primaire et du collège. « Nous souhaitons décrire et cartographier l’ensemble des pratiques évaluatives, les catégoriser, identifier les plus fréquentes… ». La méthode d’évaluation parfaite reste donc encore à définir.

Interview de
Denis Gardes,
enseignant et coordinateur d’une équipe de recherche
en didactique des mathématiques à l’IREM de Dijon

Comment redonner aux élèves le goût des mathématiques ?

Parmi toutes les matières scientifiques, les mathématiques font sans aucun doute partie des plus redoutées. Beaucoup d’élèves résument cette discipline à un ensemble de règles théoriques qu’il faut apprendre par cœur sans trop savoir pourquoi. Une fatalité ?

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Pas pour les chercheurs de l’IREM (Institut de Recherche sur l’Enseignement des Mathématiques), bien décidés à changer le regard de ces jeunes sur les mathématiques.

Denis Gardes, professeur de lycée, coordonne depuis une quinzaine d’années une équipe de recherche en didactique des mathématiques à l’IREM de Dijon. Aux côtés d’enseignants de collèges et lycées, il tente d’intégrer la démarche expérimentale aux cours de maths. « Il s’agit de venir à bout d’un problème mathématique en manipulant des objets qui peuvent être abstraits mais sont suffisamment familiers pour les élèves : des nombres ou des figures géométriques, par exemple » explique-t-il. L’exercice se fait en groupe afin de favoriser les échanges. Les élèves vont manipuler ces objets, faire des expérimentations, formuler des conjectures, confronter leurs opinions à celles de leurs camarades et tâtonner ainsi jusqu’à la résolution du problème. Une méthode qui se rapproche du travail de recherche tel que le pratiquent les mathématiciens.
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Se rapprocher du travail du chercheur

Concrètement, l’un des problèmes posés par l’équipe de Denis Gardes aux classes de 6ème est le suivant :
Le nombre 23 peut s’écrire de plusieurs façons comme somme d’entiers. Par exemple 23 = 11 + 5 + 7= 10 + 13. Trouver parmi ces sommes, celle dont le produit des termes est maximum.

« Ce type d’exercice donne lieu à une gestion de classe particulière » note Denis Gardes. Dans un premier temps, chaque élève réfléchit individuellement et fait ses propres expérimentations, puis des groupes de 3 ou 4 sont formés. Cette phase de recherche collective dure 30 minutes à 1 h 30 selon le niveau. Enfin, chaque équipe présente son raisonnement et ses conclusions aux autres élèves. Grâce à ces échanges, la classe aboutit, dans la plupart des cas, à une solution du problème. « L’enseignant n’est qu’un médiateur, précise Denis Gardes. Il dirige le débat mais ne se prononce pas sur la validité de ce qui est proposé ».

Le travail de l’équipe de Denis Gardes consiste à produire des problèmes adaptés à cette démarche expérimentale pour chaque niveau. « Pour que ce soit un bon problème, l’expérimentation doit être liée à une réflexion théorique de l’élève pour trouver des règles et des régularités. Il y a un va-et-vient entre les deux ».
Et les élèves, qu’en pensent-ils ? « Ils en disent beaucoup de bien ! » constate l’enseignant. « Ce qui est intéressant, c’est que ce ne sont pas forcément les meilleurs élèves qui trouvent le plus vite la solution. Des élèves qui rencontrent généralement des difficultés peuvent aussi avoir de bonnes idées, ce qui les valorise ».

Cette méthode pédagogique offre aux élèves une vision différente des mathématiques, plus vivante, qui leur redonne goût à cette discipline. « C’est une tout autre façon de faire des mathématiques, qui donne un bon aperçu de ce qu’est la recherche dans ce domaine » conclut Denis Gardes. Peut-être suscitera-t-elle des vocations chez de futurs chercheurs ?

Conclusion

Ces différentes recherches suggèrent que l’école de demain sera certainement différente de l’école d’aujourd’hui, et on peut l’espérer, plus juste et plus efficace. Développer l’ensemble des compétences des élèves, disciplinaires et non disciplinaires, faire évoluer leur mode d’évaluation, profiter des apports des technologies numériques pour changer les modes d’apprentissage ou mieux former les enseignants apparaissent comment des facteurs décisifs dans la transformation de l’école. Il convient naturellement de prendre garde à ne pas séparer deux objectifs : l’efficacité que peut avoir l’école pour faciliter les apprentissages, mais également sa capacité à réduire des inégalités (ou du moins, à ne pas les aggraver). Sur ce point, il est intéressant de noter que la majorité des travaux scientifiques montrent qu’une école qui est juste est également efficace.

Les débats sur l’avenir de l’école sont souvent très vifs et dépassent largement le cadre scientifique, tant l’école est supposée jouer un rôle déterminant pour le progrès social et économique des pays. On ne peut pas se plaindre de cet intérêt pour l’école et des controverses souvent passionnées qu’elle suscite. La recherche dans le domaine de l’éducation contribue à nourrir ces réflexions en accompagnant notamment les expérimentations et en évaluant les politiques éducatives. Cependant, il convient de prendre garde à ne pas tout attendre de l’école. L’école n’est toujours qu’un miroir vaguement déformant de la société.

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Dossier de la recherche - Septembre 2017 | Apprendre demain
Coordination, graphisme/webdesign et intégration : Nicolas Popovic, Virginie Fidon et Romain Bahr - service communication, université de Bourgogne
Rédaction : Elsa Fachinetti
Conclusion : Jean-François Giret, directeur de l’IREDU
Remerciements :
Joëlle Demougeot-Lebel, Géraldine Farges, Denis Gardes, Sophie Genelot, Jean-François Giret, Thibaud Hulin, Marielle Le Mener et Sophie Morlaix